(F
vrier 2001) Au centre de la ville de Bamako, dans une rue anim
e, une pancarte d
chie indique un b
timent d’un
tage
la peinture
caill
e. La pancarte dit simplement : “Centre d’accueil et de traitement”.
Peu de passants savent que cet
tablissement est le seul centre de soins m
dicaux et d’aide psychologique du pays pour les personnes atteintes du VIH/SIDA. Et encore moins savent que ce centre est devenu un mod
le en son genre en Afrique occidentale. Pour les dizaines de personnes qui passent leurs journ
es au CESAC (Centre de soins, d’animation et de conseils pour les personnes atteintes du VIH/SIDA), le centre est bien plus de cela.
“Ici, c’est toute ma famille”, d
clare Aminata Coulibaly, une femme s
ropositive
e de 43 ans, ancien professeur d’alphab
tisation, qui en d
pit de son apparence fragile et r
serv
e n’h
site pas
jouer un r
le d
terminant dans le cadre des campagnes de pr
vention contre le SIDA, ce qui lui a valu de devenir, au Mali, une personnalit
d’envergure nationale dans la lutte contre la maladie. En 1998, elle a
interview
e par la t
vision malienne et a parl
de l’
volution de sa maladie, acte courageux dont elle savait qu’il provoquerait une r
action violente de sa famille.
Mme Coulibaly dit que c’est gr
ce au CESAC qu’elle a eu le courage de devenir activiste. Cette petite organisation locale offre des soins m
dicaux et d’aide psychologique complets aux personnes atteintes du VIH/SIDA. Dot
d’un personnel permanent compos
de quatre m
decins
plein temps, deux infirmi
res, un sociologue, un assistant social et un psychologue du programme national sur le SIDA, le CESAC a transform
la vie de centaines de Maliens atteints du VIH/SIDA. En outre, les campagnes de pr
vention parrain
es par le CESAC et anim
es par des s
ropositifs constituent l’une des principales sources d’informations sur le SIDA du pays.
Le Centre du SIDA fonctionne avec un budget minimum
Le CESAC a
fond
en 1996 par le Dr Aliou Sylla, m
decin malien alors
de pr
s de 40 ans, qui a
parmi les premiers du pays
reconna
tre l’impact potentiel du SIDA. Le Dr Sylla a d
clar
qu’il s’est rendu compte de la mission qu’il devait accomplir au d
but de sa carri
re professionnelle. Au d
but des ann
es 90, il s’est occup
d’une femme
e qui mourait du SIDA. Abandonn
e par sa famille et ses voisins, le Dr Sylla a veill
sur elle jusqu’au stade ultime de la maladie. Le matin de sa mort, elle a remerci
le Dr Sylla pour lui avoir permis de “mourir dans la dignit
” et pour avoir fait en sorte qu’elle ne meure pas “comme une b
te”. Cette rencontre a chang
la vie du Dr Sylla.
Le Dr Sylla et le Dr Bintou Demb
, l’une de ses anciennes camarades de l’
cole de m
decine et l’une des rares femmes m
decins du Mali, se sont install
Koulikourou, l’une des premi
res zones les plus touch
es par l’
mie du SIDA. En utilisant leurs propres ressources, ces jeunes m
decins ont sillonn
la campagne pour soigner les gens sur la banquette arri
re de la vieille voiture du Dr Sylla.
En 1995, la Coop
ration fran
aise leur a donn
de l’argent pour
tablir un cabinet de d
pistage et d’aide psychologique
Koulikourou. Un an plus tard, la Coop
ration leur octroyait des fonds pour fonder une organisation non gouvernementale qui est devenue depuis l’organisation-cadre du CESAC.
H
berg
gratuitement dans un b
timent offert par le gouvernement du Mali et gr
ce au soutien du minist
re de la sant
, le CESAC est parvenu
subsister par le biais de contrats de deux ans pass
s avec la Coop
ration fran
aise, avec quelques d
ficits occasionnels de financement. Leur budget d’exploitation annuel qui se monte
1 million de francs fran
ais (environ 145 000 dollars US) couvre les tests de d
pistage, le traitement des infections opportunistes, l’aide psychologique, les salaires des employ
s et les frais scolaires de 100 enfants s
ropositifs ou qui ont perdu leurs parents
cause du SIDA.
Tests de d
pistage gratuits et anonymes pour les patients
Environ 40 personnes visitent le CESAC en moyenne chaque jour pour y
tre trait
es. R
cemment, une jeune fille diagnostiqu
e comme
tant s
ropositive quelques semaines auparavant s’est rendue
la clinique toute seule. Fatima, qui est
e de 13 ans, a su emprunter les rues encombr
es du centre de Bamako car elle savait que les m
decins de la clinique s’occuperaient d’elle.
Amidigueye Togo, assistante social du CESAC pour les enfants, a expliqu
que Fatima
tait venue toute seule au centre pour la deuxi
me fois en un mois et que cela
tait s
rement un signe que sa famille l’abandonnait, sort qui attend souvent les enfants pr
sentant les sympt
mes du SIDA. Sa m
re est morte du SIDA il y a un an et la famille de son p
re avec qui elle vit, doute qu’elle soit bien la fille de son p
re puisque ce dernier semble
tre en bonne sant
.
A son arriv
e, Fatima semblait
tre
la limite de la perte de connaissance. Le Dr Demb
a examin
l’enfant ext
e qui
tait d
shydrat
e, avait une temp
rature
e et souffrait de candidose. “Quelle triste vie m
nent ces enfants”, s’est exclam
le Dr Demb
, tout en r
digeant sa fiche m
dicale. “Ils ont perdu leurs parents et ils savent qu’ils sont malades. Ils sont plus petits et plus fr
les que les autres enfants de leur
ge. Nombre d’entre eux sont trop malades pour aller
l’
cole et les gens les regardent d’un
il m
fiant, voire malveillant.”
Des cas comme celui de Fatima sont fr
quents, bien qu’il soit inhabituel pour un enfant de se rendre au centre par ses propres moyens. Pour beaucoup de malades, le CESAC est un endroit o
l’on se rend en dernier recours. Lorsqu’ils ne peuvent plus dissimuler leur maladie et qu’ils sont alors souvent rejet
s par leur famille, ils savent qu’ils seront accueillis ici
bras ouverts. Le traitement administr
par le CESAC est gratuit s’ils ne peuvent pas payer les 500 francs CFA (0,80 dollars US) par mois que versent les patients ordinaires et ils savent qu’ils recevront de la nourriture et de l’argent pour le transport.
Ce qui distingue le CESAC des autres centres de traitement africains est le fait qu’il y a toujours une foule qui attend d’
tre trait
e et qu’il y a ceux qui viennent y passer la journ
e et profiter de l’atmosph
re amicale et r
confortante qui y r
gne. C’est en endroit tr
s anim
, dynamique et “r
confortant”, d
clare Mamadou Barry, homme mince et tendu, qui a
la premi
re personne du Mali
parler en public de l’infection par le VIH. Cet ancien pr
sident de l’Association malienne pour les personnes atteintes du VIH/SIDA (AMAS) se rend au centre tous les matins
six heures pour ouvrir les portes de la clinique.
Le Dr Georges Tiendrebeogo, m
decin qui travaille sur le SIDA en Afrique occidentale, d
clare : “Il y a toujours foule au centre. Ailleurs, il y a de grandes maisons vides o
personne ne va jamais, ou des patients s
ropositifs vont d’h
pital en h
pital… sans
tre jamais admis nulle part. Le CESAC r
pond
un besoin… Si les gens reviennent c’est qu’ils doivent
tre satisfaits des soins qu’ils re
oivent”.
Le CESAC est l’un des rares
tablissements m
dicaux du Mali o
les tests de d
pistage sont gratuits et anonymes. En deux ans
peine, entre 1997 et 1999, le nombre de personnes venues pour des tests de d
pistage a plus que doubl
, passant de 893
presque 2 050. Le nombre de patients s
ropositifs a plus que doubl
durant cette m
me p
riode. Comme beaucoup de patients s
ropositifs se joignent
la communaut
du CESAC, participent aux activit
s sociales et comptent sur la clinique pour recevoir leur traitement, la charge de travail du CESAC a
norm
ment augment
.
Ce qui distingue le plus le CESAC des autres centres de traitement du SIDA de la r
gion, est l’aide psychologique compl
te offerte par le centre avant et apr
s l’administration des tests de d
pistage, aide souvent fournie par des gens eux-m
mes infect
s par le virus. Aminata a d
clar
que le soutien et l’aide psychologique constante qui lui ont
fournis par des personnes atteintes du VIH ou du SIDA et form
es par le CESAC l’ont aid
chasser le d
sespoir qui l’avait amen
vivre comme une recluse d
s l’annonce de sa maladie. Une fois que le docteur eut confirm
les r
sultats de son test, quelqu’un qui avait contract
le virus est rest
longtemps
parler avec elle.
“Il m’a expliqu
qu’il avait
diagnostiqu
plusieurs ann
es auparavant, mais qu’il
tait encore en bonne sant
. Ensuite, des femmes de l’AFAS (association pour les femmes atteintes du VIH parrain
e par le CESAC), sont venues me rendre visite chez moi. Au bout de quelques mois, elles m’ont demand
de les aider
organiser leurs activit
s et je suis devenue secr
taire de l’organisation.”
Les services d’aide psychologique du CESAC sont aussi offerts aux familles des patients s
ropositifs. Les assistants sociaux du centre et les personnes atteintes du VIH ou du SIDA s’entretiennent avec le conjoint et la famille du malade pour r
duire leurs frayeurs et leur montrer comment se traitent les infections courantes. De plus, ils font des visites
domicile pour voir les gens qui sont malades et apporter de la nourriture et des m
dicaments
ceux qui n’ont plus la force d’aller au centre.
Les employ
s du centre cr
ent une atmosph
re de confiance quasi-familiale
Pour des dizaines de personnes, l’atmosph
re accueillante du CESAC et les bonnes relations qu’elles entretiennent avec son personnel et avec les autres personnes qui sont atteintes par le VIH sont des raisons aussi importantes pour fr
quenter le centre que le sont les soins m
dicaux. L’un des programmes du CESAC qui a le plus de succ
s est le d
jeuner du vendredi pour lequel les gens, comme dans d’autres pays
dominance musulmane, mettent leurs plus beaux habits et se rendent
la mosqu
e pour la pri
re publique. Ensuite, ils se rassemblent autour de grands r
cipients de nourriture fumante comme les membres de n’importe quelle autre grande famille africaine.
Les femmes du CESAC sont charg
es de pr
parer le repas. R
cemment, un vendredi, Aissita Kan
, pr
sidente de l’AFAS,
tait d
sign
e cuisini
re en chef. Aminata, la secr
taire de l’association, rev
tue de ses plus beaux habits, a
pingl
sa robe longue pour ne pas qu’elle se salisse sur le sol en terre battue et a
crit au tableau la recette du plat de r
sistance : un rago
t de mouton accompagn
d’une sauce aux cacahou
tes et aux
pinards et du millet, choisi pour ses qualit
s nutritives.
Mme Kan
remuait la sauce bouillonnante dans les
normes casseroles tandis que les enfants sautaient autour d’elle tout en humant les bonnes odeurs et en se disputant la meilleure place. Les gens commenc
rent
se rassembler, tandis que le Dr Sylla racontait sa conversation du matin avec le ministre du d
veloppement social qui voulait que le CESAC participe
une campagne d’un mois de pr
vention du SIDA. Le petit espace restreint avait un air de f
te et une femme atteinte du VIH qui
ve seule ses quatre enfants en bas
ge d
clara : “Aujourd’hui, tout le monde est heureux. Nous mangeons bien et, pour une fois, nous pouvons oublier notre maladie.”
Pour le Dr Sylla, le d
jeuner du vendredi rev
t une signification encore plus grande. “Souvent, ces femmes ne peuvent plus cuisiner chez elles parce que les gens ont peur de manger la nourriture qu’elles pr
parent”, explique-t-il. “Dans notre soci
, la cuisine est l’activit
principale des femmes et fait partie de l’image qu’elles ont d’elles m
me… Le d
jeuner du vendredi au CESAC leur permet de retrouver leur identit
de femme.”
Le gouvernement esp
re reproduire le succ
s du centre de traitement
Le gouvernement, ainsi que les organisations non gouvernementales locales et internationales du Mali reconnaissent que le CESAC est un acteur principal dans le programme national de lutte contre le SIDA. Le succ
s obtenu par le CESAC a m
me persuad
le gouvernement d’
tablir des centres semblables
Sikasso et
Mopti, qui d’apr
s l’ONUSIDA, sont des villes qui connaissent des taux
s de SIDA.
En d
pit de son succ
s, le budget limit
du CESAC est
la limite de la rupture. Pendant l’
2000, la situation financi
re est tomb
son niveau le plus bas et la clinique ne pouvait plus payer sa facture de laboratoire. De temps
autre, il manque les fournitures n
cessaires pour le d
pistage. Comme le souligne le Dr Mamadou Ciss
decin du CESAC, le budget du centre n’a pas augment
depuis sa cr
ation en 1996.
En d
pit de ces difficult
s, le centre continue de survivre. Quelques organisations fournissent des fonds pour les d
penses d’exploitation tandis que d’autres font des dons que le CESAC utilise pour offrir ses services. Plan International, organisation de d
veloppement international bas
e en Grande-Bretagne, a fait cadeau de 10 motocyclettes pour servir aux visites
domicile. Une association de Marseille, appel
e “Les amis du CESAC”, paye les frais de scolarit
d’une douzaine d’orphelins du SIDA. Le Programme alimentaire mondial donne de la nourriture et des m
decins europ
ens envoient des m
dicaments. Certaines activit
rent des revenus, petits mais r
guliers. Le CESAC loue, par exemple, 100 chaises pliantes et quatre charrettes
bras pour des manifestations publiques, ce qui lui rapporte 300 francs CFA (environ 0,50 dollars US) par jour, somme qui, comme l’a soulign
le Dr Demb
, est suffisante pour nourrir quatre personnes.
Les membres de ce r
seau informel sont en contact permanent,
changeant des encouragements et des informations, ce qui n’est pas courant dans le monde africain du SIDA o
la rumeur fait loi. Parfois, il existe une lueur d’espoir. R
cemment, il y a eu une explosion de joie au CESAC, lorsqu’un m
decin d’un h
pital voisin est venu au centre annoncer que le Mali allait bient
t recevoir un m
dicament antir
troviral au prix de gros.
Bien que seulement 2 % des patients du CESAC puissent se permettre d’acheter ces m
dicaments chers (environ 600 dollars US par mois), la nouvelle a donn
l’espoir que, peut-
tre, le monde ext
rieur ne les avait pas compl
tement oubli
s. Le Dr Sylla, seul dans son bureau pour un rare instant, nous a d
clar
: “Nous montrons aux gens qu’il est possible d’accomplir quelque chose m
me sans m
dicaments”. Et d’ajouter, avec un bref mouvement de col
re : “Et combien de temps encore le monde pourra-t-il se permettre de rester impassible et de ne rien faire ?”
Le VIH/SIDA au Mali
| Population totale (mi-2000) | 11,2 millions |
| Adultes s de 15 49 ans, infect s par le VIH |
2 % |
| Nombre d’adultes atteints du VIH/SIDA | 100 000 |
| Nombre d’enfants atteints du VIH/SIDA | 5 000 |
| Nombre d’enfants de moins de 15 ans qui ont perdu leur m re ou leurs deux parents au SIDA la fin de 1999 |
32 171 |
Source : Donn
es extraites de la fiche de donn
miologiques ONUSIDA/OMS, mise
jour 2000.
Les prostitu
es s
ropositives du Mali en 1995
| Bamako | 56 % |
| Mopti | 21 % |
| Sikasso | 72 % |
Source : Donn
es extraites de la fiche de donn
miologiques ONUSIDA/OMS, mise
jour 2000.
Victoria Ebin est journaliste ind
pendante et consultante aupr
s du PRB ; elle est bas
New York.
Pour plus d’infos
Fiche de donn
es de l’ONUSIDA sur le Mali et d’autres pays : www.unaids.org/hivaidsinfo/statistics/june00/fact_sheets (en anglais).